Aux portes de l’Outback

Piste Piste

Devant nous, un défi de taille, une folie pour certains, une fantastique aventure pour d’autres : la traversée de l’Outback jusqu’à Alice Springs ; 2000 km de désert dont 610 km de piste sur l’Oodnadatta track. Nous sommes prêts. La fenêtre de tir est étroite mais ca devrait passer : aujourd’hui la piste (qui débute à quelques 500 km de là) serait fermée en raisons de pluies comme rarement l’Australie en a connu ces dernières décennies ; mais très vite le mercure va grimper pour atteindre les 60 degrés, rendant toute traversée à vélo impossible. Il nous faut passer entre ces deux extrêmes. Départ d’Adelaïde demain, l’esprit serein.
Il aura fallu réparer la tente qui avait cédé sous les tempêtes australes, réajuster minutieusement tous les roulements à billes de nos montures, gérer toute la logistique et l’eau pour les semaines à venir. Confortablement installés chez David et Patricia, nos hotes d’Adelaide, grands connaisseurs de l’Outback, on a pu prendre le temps pour nous préparer. Et puis il a fallu se tester, se faire les dents de pignons sur nos premières pistes australiennes, nous saouler l’esprit, nous déconnecter le cerveau pour traverser nos premiers grands espaces désertiques. Cela a commencé avec le sentiment de pédaler pendant plusieurs jours dans une gigantesque et magnifique prairie sans fin, où l’on croise un humain pour quelques milliers de moutons (et comme meme les moutons s’enfuient à notre approche, on se sent encore plus seuls).

Mais cest pas un bout de bois ?!!Coupde pompe

 

 

 

 

 

 

Puis il y a eu les traversées des Big Desert Wildreness, Scorpion Springs et Ngarkat Parks où nous n’avons croisé que d’étranges reptiles. Des espaces sans rien ni personne afin de tester notre autonomie en vivres et en énergie … mentale. On y a ressenti l’ébauche de ce qui nous attend : ces grands espaces vous aspirent, vous ennivrent, vous broyent, vous font sentir combien vous êtes petits mais bien vivant et combien la nature peut être belle et sauvage. On en redemande, on va être servi.
Devant nous au nord, il y a ces interminables étendues de latérites qui ont forcé le respect des Australiens. On ne les affronte pas, on compose avec. Une autre dimension où un ranch fait la superficie d’un pays comme le Royaume-Uni, où les points d’eau peuvent être distants de plus de 150 km, et où les 4×4 ont deux roues de secours : une pour remplacer et une autre à brûler pour être repéré en cas de panne.

UV : Ultra Violent

IMG_9784 Bivouac

Avant de nous lancer dans ce four qui commence à chauffer avec l’arrivée du printemps, nous avons pris notre bol d’air frais. Et cela a du bon. Ces dernières semaines, on faisait de grands « hummmmm » en ouvrant nos sacoches : on y trouvait du beurre, du fromage, du chocolat et même de la bière (il parait que c’est très bon pour les cyclistes car c’est plein de minéraux).

Plein soleilMais attention, ce froid vous met à la portée d’une bête féroce : le soleil austral. Quelques minutes d’ensoleillement timide, et nos peaux pourtant tannées par le soleil turc se sont retrouvées brulées. Mains, oreilles et nez à vif. « J’ai eu deux mélanomes » nous confiait Johanna, une cyclo-voyageuse solitaire de 65 ans avec qui nous avons passé une soirée. Ici, 1 personne sur 2 développera un cancer de la peau. Le chiffre le plus élevé du monde. Du coup, même Benjamin consent à se tartiner de crème.

 

Contre vent et marée

Sur la Great Ocean Road IMG_9852

En quittant Melbourne, il nous a fallu changer les chaines et la cassette du vélo de Benjamin. Les kilomètres s’additionnent et la mécanique s’use bien plus vite que nos jambes. Et puis nous nous sommes retrouves sur la Great Ocean Road une des plus belle route côtière du monde, un trait tiré entre un océan rugissant dont les vagues ont fait plusieurs fois le tour du globe et une végétation luxuriante entrecoupée de prairie à l’anglaise. Sous les assauts du vent et de l’océan, l’Australie laisse chaque année quelques mètres de son territoire sombrer dans l’ecume. Ces tempêtes australes auront eu raison des arceaux de notre tente ; mais pas du moral.
Il faut dire que cette année, l’Australie n’a jamais eu autant de pluie. Du coup, tout est verdoyant, l’eau deborde et les vaches s’enfoncent dans la boue jusqu’au flanc.
« Chaque jour, je dois m’occuper de 2000 têtons ! Ca fait beaucoup pour un seul homme ! ». Celui qui s’esclaffe en disant cela, c’est Mike, un de ces fermiers chez qui nous avons posé nos matelas. Deux mètres d’un gaillard dynamique qui gère une exploitation laitière. On a atterri chez lui en nous éloignant de la Great Ocean Road. Il y avait ces immenses prairies pleines de vaches et Mike au milieu tirant comme un dératé derrière le cul d’une vache en train de vêler : « C’est la cinquième aujourd’hui ! ». On dormira a cote des veaux, entendant gronder l’océan pourtant à 4 kilomètres de là. Il parait que le lieu est plein de fantômes de naufrage errant les nuits où la mer se déchaine. Nous on aura surtout vu le chien de Mike venir nous lécher en pleine nuit !!

IMG_9932 Razorback sur la Great Ocean Road

IMG_9983 Lac dans un ancien volcan 

La Welcome attitude

On quittera la Great Ocean Road après sept jours de grand spectacle et rassurés sur un point : les Australiens sont accueillants. On ne s’attendait pas à cela, encore moins sur une route touristique comme celle-ci mais les invitations n’ont pas cessé. Cela a commencé dès le deuxième soir. Nous étions sur la plage de Lorne, remplissant nos vaches à eaux. Un homme, cheveux blancs et au look plutôt smart nous aborde. C’est Brian. « J’ai un petit hôtel où je peux vous offrir une chambre ». Devant notre surprise qui nous laisse muets, il ajoute : « J’apprécie votre aventure. Et puis j’ai des enfants qui voyagent et j’espère toujours qu’ils seront bien accueillis ». A l’hôtel, il nous présente sa femme, Suzi, et l’on decouvre que le « petit hôtel » n’est rien de moins qu’un 4 étoiles avec cuisine et baignoire à bulles ! On aime bien les nuits sous tente, mais là, il faut l’avouer, on a craqué. Le lendemain, Brian ajoutera à notre équipement un petit drapeau australien… que le vent de face se chargera de bien faire flotter.
Peu après, il y a eu John, un fermier sexagenaire qui m’interpelle depuis son quad sur le bord de la route. Je le fais sourire sur mon vélo. « What ? You also bring your girl ?!! » s’esclaffe-il en voyant Emilie qui surgit. On l’intrigue autant qu’il nous fascine avec son allure de fermier des grands espaces. Il nous invite à déjeuner et nous met dans sa remorque pour un tour du domaine. C’est moins confortable que nos selles, on mange de la boue à chaque virage, mais un fermier australien qui vous montre ses terres plongeant droit vers l’océan ou ses irlandais d’aïeux ont débarqué avec les premiers migrants il y a 170 ans, ca ne se refuse pas. Dans sa demeure bourgeoise, ca respire l’empire britannique. Porcelaine, style victorien, et, vadrouillant sur le parquet, Winston, le chien, un scottish au poil bien mieux peigne que nous. Plongeon dans cette Australie traditionnelle, celle des notables de campagne. Un mélange de conservatisme et de décontraction. Jenny, la dear épouse nous improvise un superbe déjeuner. A table, on parle des régions de France qui fascinent nos hôtes. A leurs yeux, nous représentons l’Histoire, profonde foisonnante et lointaine, celle du Vieux Monde. Pour nous, ils représentent celle récente du Nouveau Monde, avec ses pionners repoussant la « frontier » toujours plus loin vers ces grands espaces rudes et inconnus. Deux mondes qui s’idéalisent et se fantasment.
Tony et sa fille MeganOn ne peut s’attarder trop longtemps chez John et Jenny. C’est que l’on est attendu ce soir 40 km plus loin chez Tony, Marylin et Megan à Port Fairy ! Nous avions rencontré Tony la veille alors que nous avions plante la tente chez sa fille Megan et son gendre Greg. Amoureux de la France dont il parle la langue et où il a voyagé à vélo, il nous avait alors invité chez lui. On n’a pas longtemps hésité à faire un détour de 50 km pour passer une soirée dans cette délicieuse famille qui est devenue la notre le temps d’un dimanche. On aurait aimé rester plus, mais le massif des Grampians nous appelait…

Le vertige des grands espaces

Grands espaces Ligne droite dans le bush

Quand la carte indique un village, et que le village n’est qu’une ferme isolée, c’est que vous êtes dans les grands espaces. Les cieux comme les terres offrent cette sensation d’infini. On y plante la tente dans les granges car les prés n’ont toujours pas absorbé les énormes quantités d’eau tombées cet hiver après 10 années de sécheresse. Parfois, quand la nuit est nuageuse, l’obscurité est si dense qu’on ne peut rien discerner. Pas une lumière, pas une ferme à des kilomètres. Les rencontres avec les hommes qui vivent dans ces espaces sont toujours poignantes. Jusque là, personnes n’osaient s’essayer à enfourcher nos montures de 50 kg minimum. Mais proposez le à un fermier australien, et vous voila quelques secondes plus tard conduisant son énorme pickup 4×4 pendant que lui, les bottes enfilées dans vos cales pieds, enchaine les kilomètres, avant de conclure épuisé : « c’est putain de lourd à tirer quand ca monte ». Ici on a peur de rien, sauf de n’avoir rien à faire. Et si vous demandez votre route à un gars du coin, il vous fait grimper dans son engin et vous embarque pour des kilomètres de pistes histoire de vous montrer où aller. Bien sûr, quand vous repartez, il vous glisse oranges et œufs dans les sacoches parce que « You’ve got a long way to go ». Caractères affutés et grandes générosité caractérisent ces grands espaces.
Enfin, ca c’était jusqu’à ce qu’on revienne au pays des pantoufles, des touristes et du principe de l’ultra précaution. Dans ce pays là, tout redevient compliqué.

Petite route pour grands espaces Bivouac dans la grange

Passera ou passera pas les Grampians ?

« Oh ! It is impossible for you to go on this road”. La réceptionniste du QG des rangers du parc des Grampians vient de terminer sa phrase choc. On est sans voix. Imperturbable, peut-être même contente de son effet, elle s’envoit nonchalamment une gorgée de son énième long coffee qu’elle sert de ses deux mains, comme pour se réchauffer contre un froid imaginaire. Nonchalante, frileuse, un peu enrobée : pas vraiment l’image qu’on se fait des rangers. Comme pour en rajouter une couche dans ce pesant silence, elle continue de dodeliner de la tête pour appuyer le mot « impossible ». Et pourquoi on ne peut pas ? Du bout du doigt, sans daigner répondre, elle pointe une photocopie scotchée sur l’accueil où l’on discerne un bout de chaussée défoncée par un glissement de terrain. « Les pluies torrentielles comme jamais l’Australie n’en a connu ont tout emporté. Seules les voitures peuvent passer. Et de toute façon c’est bien trop raide pour que l’on puisse prendre cette route à vélo. » On lui fait remarquer que si des voitures peuvent passer, des vélos peuvent trouver leur place. Impossible en revanche de nous dire sur quelle longueur s’étend le glissement de terrain. « A votre place je quitterais le parc national et je prendrais l’autoroute. Je vous aurais prévenu. » L’autoroute, en plus d’être plus long serait plus sure qu’une route de basse montagne ?! C’est agacés que nous tentons notre chance dans le centre d’informations voisin. Il faut dire que nous avons fait un grand détour pour pouvoir traverser les somptueuses Grampians où pullulent kangourous, koalas et perroquets.
Au second centre d’informations, on se retient de rire : «Gosh ? A vélos ? Mais la montée pour aller au col est très longue !!! Et vous n’avez pas peur de vous faire renverser par des kangourous ? » Allons bon, maintenant ce sont les kangourous qui représentent un danger. On est dépité. A croire que la seule manière de parcourir un parc national aux routes goudronnées, c’est la voiture. Les avertissements de ces personnes plus aptes a aiguiller les touristes vers les endroits où ils pourront dépenser leurs dollars sont si grotesques, qu’on en conclut que nos vélos passeront bien là où passent les voitures, qu’après les Alpes et l’Anatolie, les quelques bosses australiennes n’ont rien de redoutables, et que les kangourous se jetant sous les roues des cyclistes ne doivent pas être légion.

IMG_0213 Kangourous aux Grampians

Bref, deux jours plus tard, nous voilà à grimper sans peiner les 20 km menant au col. Quant au glissement de terrain, tout juste un mètre de chaussée effondrée. Même pas de quoi mériter une photo. Par contre le paysage qui s’offre à nous depuis le sommet est délicieux. Dire qu’on nous conseillait de prendre l’autoroute !

Road Sign

On vous donne RDV dans quelques semaines, quand le web et le téléphone réapparaitront, quand nous serons de retour dans la civilisation. Nous aurons plante des euclyptus avant d’atteindre les zones trop arides. En attendant, on vous embrasse et vous remercions pour vos mails et messages sur le site qui nous font chaud au coeur. D’ailleurs, les meilleurs experts y ytravaillent, mais il reste mystérieusement impossible de laisser des commentaires sur notre galerie A Tour d’Images. On vous prie de nous en excuser. En revanche, les messages sur Le Carnet de Route fonctionnent très bien.

Sommet dans les Grampians