Folle cavale dans L’HIMALAYA

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15 000 ème kilomètre. Nous sommes à Labrang, un des hauts lieux du bouddhisme. Les pèlerins font tourner les 1174 moulins à prières, progressent par prosternations autour de ce monastère où l’on enseigne théologie, astronomie, ésotérisme, médecine… Mais pour nous, c’est la page tibétaine qui se tourne. Labrang et sa forte minorité musulmane nous donne aussi un avant-goût de ce qui nous attend en Asie Centrale.

Bientôt, nous allons tenter un autre défi : traverser le Taklamakan, ce désert redoutable qui terrassait les caravanes de la Route de la Soie.

Pour l’heure, nous nous remettons de ces 2000 km de haute montagne. La dernière partie a de loin été la plus éprouvante du voyage moralement et physiquement : la météo, l’immensité désolée et sauvage, mais surtout une cavale de 500 km avec la police, des nuits entières à rouler dans la plus grande discrétion. La dernière fois nous disions avoir roulé sur la Lune, cette fois -ci on a roulé sous la Lune.

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Ça bat fort dans la poitrine. La pleine lune frôle la cime de la montagne. Dans quelques minutes, elle éclairera la rue déserte. C’est maintenant ou jamais. A pas de loup, on s’approche du gyrophare qui indique le check point. Pourvu que les policiers ne voient pas nos ombres… On y est presque, retenant notre souffle quand un chien nous repère. Hésitation d’une demi seconde. On enfourche les vélos et fuyons dans la pénombre… Il est 1h30 du matin ce 18 mai et nous venons de franchir notre premier barrage policier en douce, entrant dans un Sichuan du nord fermé aux étrangers. On roule sans autre lumière que les rayons de lune dans les majestueuses gorges de la Dadu He. Pas un bruit sauf le grondement de l’eau, c’est un univers endormi que l’on traverse furtivement. Il va falloir s’y faire, car devant nous, plus de 500 km de montagne clandestine s’alignent.

La raison ? Emeutes et répression policière après qu’un moine tibétain se soit immolé dans un monastère près duquel passe notre route. Les témoins étrangers deviennent gênants pour les autorités. “la route est mauvaise, la météo n’est pas bonne, vous devez faire demi-tour”, voila ce que la veille sur un bitume impeccable et sous un soleil éclatant, la police du barrage nous faisait lire sur un papier ou s’empilaient des prétextes tous aussi ridicules les uns que les autres. Alors, nous aussi on les a pris pour des C.., leur expliquant que ce n’était même pas du français sur leur fichu papier.

4h a leur tenir tête… en vain. Emilie ira même jusqu’à empêcher les policiers de faire leur sieste ou de regarder la télévision, feignant de s’offusquer de leur paresse. Alors, entre rebrousser chemin pour s’ajouter un gigantesque détour ou passer de nuit et suivre la route prévue, on a choisi la seconde option, avec adrénaline en bonus.

Formule Cavale, 5 jours/4nuits, difficulté ****

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Quatre nuits sans dormir pour rouler quand règne Morphée. On passe en noctambules Jinchuan et Barkam, deux villes où la présence policière est importante. Partout et nul part, des caméras de surveillance veillent. Tension palpable. Et puis il y a les check points, 5 au total sur notre route. Parfois, ça passe juste et l’on sent le faisceau d’une lampe torche nous lécher l’arrière des vélos. Mais tout vêtus de noir, difficile de nous repérer une fois que nous sommes passés. Nous roulerons aussi en journée, piquant du nez sur le guidon, parfois suivis par une voiture de police qui hésite à nous arrêter. Ou bien comme à ce croisement stratégique ou une foule se met a hurler “Hello, How are you…” en nous voyant alors que nous tentons de passer discrètement à côté d’un poste de police. Fiasco total, la police incrédule nous regarde. Ça passe… Peut-être était-ce l’heure du déjeuner, peut-être se sont-ils dit que l’on devait avoir une autorisation spéciale, ou tout simplement, étaient-ils découragés d’avance faute de manier l’anglais. En tout cas, on a une bonne étoile. Reste que ces journées débutées à 1h du matin pour pédaler jusqu’a 18h, avec pluie, neige, col a 4000 m et crevaisons pour nous pousser à bout nous ont forgé une volonté d’acier : nous sortir de ce piège et rouler sereins.

Une route pour un mythe

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Retour en arrière, sur la Sichuan-Tibet Road, qui n’a de road que le nom. “Une des plus hautes, difficiles, dangereuses et des plus spectaculaires de la planète”, annonce le guide. Une route pourrie sur laquelle on s’acharne pour passer des cols entre 4000 et 5000 mètres. Des montagnes à perte de vue. Somptueux. On change de saison en “altitudinal” : en bas le printemps explose, en haut l’hiver tenaille des espaces gigantesques. Montées interminables. Ici, nous sommes à contre-courant : derrière nous la route mène à Lhassa et l’on croise tous ceux qui s’y rendent. Ils sont les vitrines de ce qu’est devenue cette cité fantasme : des convois de 4×4 conduits par des Chinois aisés jouant aux rallys, des colonnes de camions militaires qui vont “sécuriser” le Tibet, et puis des dizaines de cyclos chinois allant tous vers l’emblématique cité tibétaine. Nous n’avons pas croisé un seul autre cyclo chinois sur une autre route de Chine. Ils sont tous sur cette Sichuan-Tibet, par cohortes, certains en jeans, d’autres poussant un vélo aux pneus de courses sur cette piste défoncée, d’autres encore ne parvenant plus à respirer à cause de l’altitude.

Nous verrons même un vieil homme qui poussant son vélo vers les froids redoutables des hauts cols, nu pied dans ses baskets (il avait perdu ses chaussettes… et peut être aussi sa tête). Inconscience, folie, bêtise ? Seul compte Lhassa et pouvoir dire qu’ils y sont allés avec leur vélo (plus souvent qu’à vélo). Lhassa n’est plus qu’un nom symbolisant l’aventure pour les Hans, un produit made in China à consommer, un mythe à décrocher pour se le mettre autour du coup. Et tout est si bien fait que même les panneaux mentionnant l’altitude des cols et sous lesquels ils se prennent en photo, sont gonflés de 100 à 200 mètres. Et bientôt, ce sera un bitume parfait qui ouvrira un peu plus large la porte vers Lhassa.

Un coup venu “Danba”

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Tangong, Bamei, nous mettons cap au nord. Et c’est la météo qui se gâte, comme toujours, soudainement. On le sait, 2/3 de l’année les températures sont négatives ici. Après une enième ascension avec sous une enième tempête de neige qui nous brûle le visage, c’est la descente aux enfers. 70 km de plongeon (qu’il faudra bien remonter) vers Danba, 2200 mètres plus bas. Un dénivelé négatif dont on ne pourra pas savourer un seul instant car la pluie, le froid et la boue font équipe contre nous. Du coup, le moral aussi est en chute libre. 48 heures de calvaire et notre salut viendra d’un couple tibétain qui nous ouvrira sans rien demander sa porte sur son univers kitchissime. Une caresse de courte durée puisque le lendemain, nous ne ferons que 6 km avant de nous heurter au barrage de police et débuter notre cavale.

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Nomad’s Land

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Ça tombe fort : 10 cm de neige en moins d’une heure et la tente qui ploie. Il faut se lever plusieurs fois pour déneiger dans la nuit. Mais au mois il ne fait pas trop froid cette nuit. Car notre ennemi dans cette immense prairie d’altitude, c’est le thermomètre. On en arrive à pédaler pour ne pas geler. Et rien pour s’abriter.

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Des steppes plates sur des centaines de km, des yaks, et des murailles enneigées, nous sommes dans les grasslands, terre des nomades goloks. Nous les doublons dans leur transhumance, Du haut de leurs chevaux, ils ont fière allure. Les visages entièrement enturbannes pour ne pas être brûles par le vent glacial, ils agitent en l’air leur longues manches pour canaliser le troupeaux.

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Des silhouettes débordant d’une grâce sauvage. Difficile d’expliquer comment ces carnassiers rougeoyants, reniflant et s’essuyant du revers de la main la graisse de yak qui dégouline de leur bouche, avant de s’allumer une cigarette, peuvent dégager autant de noblesse. A la table des boui-boui, on s’observe fixement; fascination mutuelle.

De quelle bouse je me chauffe !

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Dans ces paysages grandioses, notre distraction vient des aigles immenses dont les ombres nous passent devant les roues, et des marmottes qui détalent. Un désert haut perché où il ne faut rien attendre : notre carte indique des villages qui n’existent pas et a oublié des kilomètres qui existent bien. De toute façon, lorsque se dessine une tente de nomades à l’horizon, ce n’est jamais bon signe : les chiens vont surgirent. Jusqu’ici, on croyait que les pires étaient ceux qui étaient attachés. Mais là, c’est un peu comme si ces chiens fous avaient brisé leurs chaînes et fonçaient droit sur nous, en aboyant “A l’attaque !” Des molosses dont les crocs ont déjà décoré nos sacoches. Alors, réaction à la hauteur de la terreur qu’ils nous inspirent, on prend les plus gros cailloux et on vise la tête de toutes nos forces en hurlant. Nous les amis des animaux, si si, on est devenu enragés !

Notre réconfort quotidien vient de la pause dans les cantonnements des ouvriers de la route. Un poêle et un saut de bouses de yaks pour combustible pour faire cuire nos nouilles chinoises et (Ô luxe !), manger au chaud.

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Manger ; en montagne c’est obsessionnel. 500 g de riz (cru) à deux par repas et des quantités folles de gâteaux et autres cochonneries. Ajoutez à celà des étapes de plus de 110 km a 4000 m d’altitude, et une éternité sans se laver les cheveux, et on s’effraie nous même !!

En tout cas, les monstres que nous sommes, fondent d’émotions en découvrant tous vos messages d’encouragement après ces semaines éprouvantes. Merci c’est essentiel pour nous.

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Le TIBET sur un plateau

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Litang, une bourgade dont la perspective des rues ouvre sur de gigantesques espaces cernés de cimes enneigées, rappelant la vulnérabilité de ce semblant de ville face à l’univers qui l’entoure. Un univers que nous avons traversé ces 12 derniers jours : 400 km que jamais nous n’oublierons. 8 cols a plus de 4000 mètres, dont 3 a plus de 4600 mètres, des montées de plusieurs jours, et des descentes de plusieurs heures, 2 tempêtes de neige, des jours de piste à se déchausser les dents, une giardiase dans les intestins, la rencontre avec un loup, et surtout des paysages époustouflants d’un Tibet Toit du Monde.

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Ce matin là, c’est le souffle des yaks autour de notre tente qui nous reveille. L’air pique. Nous sommes à notre premier col à 3900 mètres, c’est la la porte d’entrée vers la haute montagne et le début des nuits glaciales avec parfois, au reveil, du givre jusque sur nos duvets. Mais derrière une nuit de glace peut se préparer une journée de canicule : 40 degrés d’amplitude thermique; l’organisme joue à l’élastique mais parfois ça craque : crevasses aux doigts, lèvres…

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Far-West tibetain

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Les paumettes hautes et rougies par cet air et ce soleil qui brûle, le chapeau fier sur une tignasse brune épaisse et anarchique, un chapelet à la main, un couteau à la ceinture, une moto à franges, des physiques solides, des airs sauvages, rebels. On pourrait être effrayés si ces visages captivant ne se fendaient de larges sourires. Des hommes et des femmes aussi impétueux que leur environnement. Et c’est si beau. La région tibétaine du Kham et ses habitants donnent un sentiment de far-west que les Hans -l’ethnie hégémonique en Chine- essaient de dompter par le comsumérisme et les garnisons de l’armée. Deux mondes aux antipodes. D’ailleurs, barrages et check-point se sont multipliés depuis qu’il y a 3 semaines, de nouveaux affrontements entre moines et militaires ont rendu les Occidentaux indésirables dans les parages. Pour l’heure, nos chemins de traverses nous ont permi de passer à travers les mailles du filet et de goûter à l’hospitalité tibétaine.

IMG_6477Dans ces grandes maisons en forme de trapèze, aux boiseries richement décorées, on se colle à côté du poële pour manger de la tsampa et boire du thé au beurre de yak. ça cale un orgre et pourtant il faut garder de la place pour le riz, les pommes de terre sautées et les oeufs frits qui arrivent, accompagnés de pain tibétain pour pousser tout ça. Bref, ici, la tartiflette passe pour un menu minceur. Repus, on entend siffler le vent en s’endormant à la lueur des braises sous le regard bienveillant d’un Bouddha qu’éclaire une bougie.



On a roulé sur la Lune

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Des cailloux et une poussiere aussi fine que de la farine : voilà la piste qui doit nous conduire à notre premier col au dessus des 4000 mètres. Nathalie et Michel, deux cyclos confirmés rencontrés plus tard, avaient renoncé à cette ascencion de la Daxueshan pass, qu’on leur avait présentée comme irréalisable à vélo. C’est sans doute pour ça que les deux gardiens de yak venus se réchauffer autour de notre feu ce matin, nous regardent partir, perplexes. En effet, on échappera pas à la tempête de neige qui s’abat sur le col. Mais attendre, c’est risqué d’être bloqués.

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On se sent forts de notre exploit et si vulnérables face aux monstres culminant autour de nous. Dans ces lieux si proches des cieux, plongés dans cet univers où tout semble hors proportion, où l’on est incapable de juger des distances, où seul le vent brise le silence, les deux petits humains que nous sommes se sentent sur une autre planète, dans le Royaume de l’Au-delà. Comme dans un rêve, tout semble y être sans limite. C’est grisant, envoutant. Alors, même avec une giardiase dans le ventre et une seconde tempête de neige, on se lancera dans une nouvelle ascension douloureuse, pour franchir dans les bourrasques neigeuses notre plus haut col a 4760 mètres en pleurant de joie et de souffrance. Un autre jour, un autre col, et c’est un loup solitaire que nous rencontrons : nous le regarderons s’enfuire devant nous, nous qui pensions être seuls sur ce haut plateau suspendu à 4500 mètres, nous avions en fait planté la tente sur sa propriété !
Grisés et remplis de toute la grâce de ces espaces, nous redescendons dans les vallées, dans notre monde. On y remet en état les organismes et les vélos qui souffrent de ces escapades en altitude avec en tête une seule et même idée : retourner là haut. Le souffle court et les jambes lourdes, mais les yeux humides et l’esprits élevé.

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Compte tenu du climat tendu qui règne actuellement dans la région, l’accès à internet est trés restraint pour les étrangers. Nous avons donc du quitter Litang il y a 3 jours et passer 8 cols à plus de 4000 mètres sur la route du Sichuan-Tibet pour trouver une bourgade où nous pouvons nous connecter. Trois jours et déjà plein de choses à vous raconter. Mais il faudra patienter un peu… En attendant, à vos plumes, on attend nous aussi de vous lire. On vous embrasse.


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