Des embruns de l’océan à la poussière du désert

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Aux portes de l’Outback

Piste Piste

Devant nous, un défi de taille, une folie pour certains, une fantastique aventure pour d’autres : la traversée de l’Outback jusqu’à Alice Springs ; 2000 km de désert dont 610 km de piste sur l’Oodnadatta track. Nous sommes prêts. La fenêtre de tir est étroite mais ca devrait passer : aujourd’hui la piste (qui débute à quelques 500 km de là) serait fermée en raisons de pluies comme rarement l’Australie en a connu ces dernières décennies ; mais très vite le mercure va grimper pour atteindre les 60 degrés, rendant toute traversée à vélo impossible. Il nous faut passer entre ces deux extrêmes. Départ d’Adelaïde demain, l’esprit serein.
Il aura fallu réparer la tente qui avait cédé sous les tempêtes australes, réajuster minutieusement tous les roulements à billes de nos montures, gérer toute la logistique et l’eau pour les semaines à venir. Confortablement installés chez David et Patricia, nos hotes d’Adelaide, grands connaisseurs de l’Outback, on a pu prendre le temps pour nous préparer. Et puis il a fallu se tester, se faire les dents de pignons sur nos premières pistes australiennes, nous saouler l’esprit, nous déconnecter le cerveau pour traverser nos premiers grands espaces désertiques. Cela a commencé avec le sentiment de pédaler pendant plusieurs jours dans une gigantesque et magnifique prairie sans fin, où l’on croise un humain pour quelques milliers de moutons (et comme meme les moutons s’enfuient à notre approche, on se sent encore plus seuls).

Mais cest pas un bout de bois ?!!Coupde pompe

 

 

 

 

 

 

Puis il y a eu les traversées des Big Desert Wildreness, Scorpion Springs et Ngarkat Parks où nous n’avons croisé que d’étranges reptiles. Des espaces sans rien ni personne afin de tester notre autonomie en vivres et en énergie … mentale. On y a ressenti l’ébauche de ce qui nous attend : ces grands espaces vous aspirent, vous ennivrent, vous broyent, vous font sentir combien vous êtes petits mais bien vivant et combien la nature peut être belle et sauvage. On en redemande, on va être servi.
Devant nous au nord, il y a ces interminables étendues de latérites qui ont forcé le respect des Australiens. On ne les affronte pas, on compose avec. Une autre dimension où un ranch fait la superficie d’un pays comme le Royaume-Uni, où les points d’eau peuvent être distants de plus de 150 km, et où les 4×4 ont deux roues de secours : une pour remplacer et une autre à brûler pour être repéré en cas de panne.

UV : Ultra Violent

IMG_9784 Bivouac

Avant de nous lancer dans ce four qui commence à chauffer avec l’arrivée du printemps, nous avons pris notre bol d’air frais. Et cela a du bon. Ces dernières semaines, on faisait de grands « hummmmm » en ouvrant nos sacoches : on y trouvait du beurre, du fromage, du chocolat et même de la bière (il parait que c’est très bon pour les cyclistes car c’est plein de minéraux).

Plein soleilMais attention, ce froid vous met à la portée d’une bête féroce : le soleil austral. Quelques minutes d’ensoleillement timide, et nos peaux pourtant tannées par le soleil turc se sont retrouvées brulées. Mains, oreilles et nez à vif. « J’ai eu deux mélanomes » nous confiait Johanna, une cyclo-voyageuse solitaire de 65 ans avec qui nous avons passé une soirée. Ici, 1 personne sur 2 développera un cancer de la peau. Le chiffre le plus élevé du monde. Du coup, même Benjamin consent à se tartiner de crème.

 

Contre vent et marée

Sur la Great Ocean Road IMG_9852

En quittant Melbourne, il nous a fallu changer les chaines et la cassette du vélo de Benjamin. Les kilomètres s’additionnent et la mécanique s’use bien plus vite que nos jambes. Et puis nous nous sommes retrouves sur la Great Ocean Road une des plus belle route côtière du monde, un trait tiré entre un océan rugissant dont les vagues ont fait plusieurs fois le tour du globe et une végétation luxuriante entrecoupée de prairie à l’anglaise. Sous les assauts du vent et de l’océan, l’Australie laisse chaque année quelques mètres de son territoire sombrer dans l’ecume. Ces tempêtes australes auront eu raison des arceaux de notre tente ; mais pas du moral.
Il faut dire que cette année, l’Australie n’a jamais eu autant de pluie. Du coup, tout est verdoyant, l’eau deborde et les vaches s’enfoncent dans la boue jusqu’au flanc.
« Chaque jour, je dois m’occuper de 2000 têtons ! Ca fait beaucoup pour un seul homme ! ». Celui qui s’esclaffe en disant cela, c’est Mike, un de ces fermiers chez qui nous avons posé nos matelas. Deux mètres d’un gaillard dynamique qui gère une exploitation laitière. On a atterri chez lui en nous éloignant de la Great Ocean Road. Il y avait ces immenses prairies pleines de vaches et Mike au milieu tirant comme un dératé derrière le cul d’une vache en train de vêler : « C’est la cinquième aujourd’hui ! ». On dormira a cote des veaux, entendant gronder l’océan pourtant à 4 kilomètres de là. Il parait que le lieu est plein de fantômes de naufrage errant les nuits où la mer se déchaine. Nous on aura surtout vu le chien de Mike venir nous lécher en pleine nuit !!

IMG_9932 Razorback sur la Great Ocean Road

IMG_9983 Lac dans un ancien volcan 

La Welcome attitude

On quittera la Great Ocean Road après sept jours de grand spectacle et rassurés sur un point : les Australiens sont accueillants. On ne s’attendait pas à cela, encore moins sur une route touristique comme celle-ci mais les invitations n’ont pas cessé. Cela a commencé dès le deuxième soir. Nous étions sur la plage de Lorne, remplissant nos vaches à eaux. Un homme, cheveux blancs et au look plutôt smart nous aborde. C’est Brian. « J’ai un petit hôtel où je peux vous offrir une chambre ». Devant notre surprise qui nous laisse muets, il ajoute : « J’apprécie votre aventure. Et puis j’ai des enfants qui voyagent et j’espère toujours qu’ils seront bien accueillis ». A l’hôtel, il nous présente sa femme, Suzi, et l’on decouvre que le « petit hôtel » n’est rien de moins qu’un 4 étoiles avec cuisine et baignoire à bulles ! On aime bien les nuits sous tente, mais là, il faut l’avouer, on a craqué. Le lendemain, Brian ajoutera à notre équipement un petit drapeau australien… que le vent de face se chargera de bien faire flotter.
Peu après, il y a eu John, un fermier sexagenaire qui m’interpelle depuis son quad sur le bord de la route. Je le fais sourire sur mon vélo. « What ? You also bring your girl ?!! » s’esclaffe-il en voyant Emilie qui surgit. On l’intrigue autant qu’il nous fascine avec son allure de fermier des grands espaces. Il nous invite à déjeuner et nous met dans sa remorque pour un tour du domaine. C’est moins confortable que nos selles, on mange de la boue à chaque virage, mais un fermier australien qui vous montre ses terres plongeant droit vers l’océan ou ses irlandais d’aïeux ont débarqué avec les premiers migrants il y a 170 ans, ca ne se refuse pas. Dans sa demeure bourgeoise, ca respire l’empire britannique. Porcelaine, style victorien, et, vadrouillant sur le parquet, Winston, le chien, un scottish au poil bien mieux peigne que nous. Plongeon dans cette Australie traditionnelle, celle des notables de campagne. Un mélange de conservatisme et de décontraction. Jenny, la dear épouse nous improvise un superbe déjeuner. A table, on parle des régions de France qui fascinent nos hôtes. A leurs yeux, nous représentons l’Histoire, profonde foisonnante et lointaine, celle du Vieux Monde. Pour nous, ils représentent celle récente du Nouveau Monde, avec ses pionners repoussant la « frontier » toujours plus loin vers ces grands espaces rudes et inconnus. Deux mondes qui s’idéalisent et se fantasment.
Tony et sa fille MeganOn ne peut s’attarder trop longtemps chez John et Jenny. C’est que l’on est attendu ce soir 40 km plus loin chez Tony, Marylin et Megan à Port Fairy ! Nous avions rencontré Tony la veille alors que nous avions plante la tente chez sa fille Megan et son gendre Greg. Amoureux de la France dont il parle la langue et où il a voyagé à vélo, il nous avait alors invité chez lui. On n’a pas longtemps hésité à faire un détour de 50 km pour passer une soirée dans cette délicieuse famille qui est devenue la notre le temps d’un dimanche. On aurait aimé rester plus, mais le massif des Grampians nous appelait…

Le vertige des grands espaces

Grands espaces Ligne droite dans le bush

Quand la carte indique un village, et que le village n’est qu’une ferme isolée, c’est que vous êtes dans les grands espaces. Les cieux comme les terres offrent cette sensation d’infini. On y plante la tente dans les granges car les prés n’ont toujours pas absorbé les énormes quantités d’eau tombées cet hiver après 10 années de sécheresse. Parfois, quand la nuit est nuageuse, l’obscurité est si dense qu’on ne peut rien discerner. Pas une lumière, pas une ferme à des kilomètres. Les rencontres avec les hommes qui vivent dans ces espaces sont toujours poignantes. Jusque là, personnes n’osaient s’essayer à enfourcher nos montures de 50 kg minimum. Mais proposez le à un fermier australien, et vous voila quelques secondes plus tard conduisant son énorme pickup 4×4 pendant que lui, les bottes enfilées dans vos cales pieds, enchaine les kilomètres, avant de conclure épuisé : « c’est putain de lourd à tirer quand ca monte ». Ici on a peur de rien, sauf de n’avoir rien à faire. Et si vous demandez votre route à un gars du coin, il vous fait grimper dans son engin et vous embarque pour des kilomètres de pistes histoire de vous montrer où aller. Bien sûr, quand vous repartez, il vous glisse oranges et œufs dans les sacoches parce que « You’ve got a long way to go ». Caractères affutés et grandes générosité caractérisent ces grands espaces.
Enfin, ca c’était jusqu’à ce qu’on revienne au pays des pantoufles, des touristes et du principe de l’ultra précaution. Dans ce pays là, tout redevient compliqué.

Petite route pour grands espaces Bivouac dans la grange

Passera ou passera pas les Grampians ?

« Oh ! It is impossible for you to go on this road”. La réceptionniste du QG des rangers du parc des Grampians vient de terminer sa phrase choc. On est sans voix. Imperturbable, peut-être même contente de son effet, elle s’envoit nonchalamment une gorgée de son énième long coffee qu’elle sert de ses deux mains, comme pour se réchauffer contre un froid imaginaire. Nonchalante, frileuse, un peu enrobée : pas vraiment l’image qu’on se fait des rangers. Comme pour en rajouter une couche dans ce pesant silence, elle continue de dodeliner de la tête pour appuyer le mot « impossible ». Et pourquoi on ne peut pas ? Du bout du doigt, sans daigner répondre, elle pointe une photocopie scotchée sur l’accueil où l’on discerne un bout de chaussée défoncée par un glissement de terrain. « Les pluies torrentielles comme jamais l’Australie n’en a connu ont tout emporté. Seules les voitures peuvent passer. Et de toute façon c’est bien trop raide pour que l’on puisse prendre cette route à vélo. » On lui fait remarquer que si des voitures peuvent passer, des vélos peuvent trouver leur place. Impossible en revanche de nous dire sur quelle longueur s’étend le glissement de terrain. « A votre place je quitterais le parc national et je prendrais l’autoroute. Je vous aurais prévenu. » L’autoroute, en plus d’être plus long serait plus sure qu’une route de basse montagne ?! C’est agacés que nous tentons notre chance dans le centre d’informations voisin. Il faut dire que nous avons fait un grand détour pour pouvoir traverser les somptueuses Grampians où pullulent kangourous, koalas et perroquets.
Au second centre d’informations, on se retient de rire : «Gosh ? A vélos ? Mais la montée pour aller au col est très longue !!! Et vous n’avez pas peur de vous faire renverser par des kangourous ? » Allons bon, maintenant ce sont les kangourous qui représentent un danger. On est dépité. A croire que la seule manière de parcourir un parc national aux routes goudronnées, c’est la voiture. Les avertissements de ces personnes plus aptes a aiguiller les touristes vers les endroits où ils pourront dépenser leurs dollars sont si grotesques, qu’on en conclut que nos vélos passeront bien là où passent les voitures, qu’après les Alpes et l’Anatolie, les quelques bosses australiennes n’ont rien de redoutables, et que les kangourous se jetant sous les roues des cyclistes ne doivent pas être légion.

IMG_0213 Kangourous aux Grampians

Bref, deux jours plus tard, nous voilà à grimper sans peiner les 20 km menant au col. Quant au glissement de terrain, tout juste un mètre de chaussée effondrée. Même pas de quoi mériter une photo. Par contre le paysage qui s’offre à nous depuis le sommet est délicieux. Dire qu’on nous conseillait de prendre l’autoroute !

Road Sign

On vous donne RDV dans quelques semaines, quand le web et le téléphone réapparaitront, quand nous serons de retour dans la civilisation. Nous aurons plante des euclyptus avant d’atteindre les zones trop arides. En attendant, on vous embrasse et vous remercions pour vos mails et messages sur le site qui nous font chaud au coeur. D’ailleurs, les meilleurs experts y ytravaillent, mais il reste mystérieusement impossible de laisser des commentaires sur notre galerie A Tour d’Images. On vous prie de nous en excuser. En revanche, les messages sur Le Carnet de Route fonctionnent très bien.

Sommet dans les Grampians

Des nouvelles en route

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Quelques mots sans les accents (clavier anglais oblige) depuis Port Fairy ou nous venons de terminer la Great Ocean Road. Pour vous decrire cette route magnifique battue par l’ocean et par les vents, prenez une pointe de Bretagne, un zeste d’Irlande, une touche de Guadeloupe, des parfums d’Afrique australe, jetez-y des perroquets et des kangourous et quelques surfeurs dans un ocean rugissant sa colere. Voila, c’est ca la Great Ocean Road. Et puis, le long de la route il y a tous ces Australiens si accueillants. Pas un soir sans que ayons ete abrite chez un eleveur, dans une grange, dans un hotel ou le patron nous a invite a passer la nuit ou encore dans cette maison d’ou nous vous ecrivons. Ici Tony, Marilyn et Megan revent de France. Ici, on a pu passer un dimanche en famille pour recharger les batteries. Ce matin nous reprenons la route pour entrer dans les terres. Direction le parc national des Grampians. Puis ce sera Adelaide, ou, c’est promis, on vous racontera tout dans le detail. Promis, jure (mais pas crache parce qu’avec le vent de face qu’on a…). Les pignons voyageurs.

From Melbourne

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La tête en bas from Benjamin & Emilie on Vimeo.

Cette Turquie qu’on a failli ne pas quitter

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Bombe désamorcée à l’aéroport d’Ankara


Devant l'aeroport d'Ankara

« Nous sommes désolés mais nous ne pouvons vous laisser embarquer ». Rester calme, ne pas étriper l’hôtesse de l’air ridiculement accoutrée en Marie Poppins. Ne pas laminer le panneau publicitaire de la compagnie aérienne qui clame : Q…Airways It could’nt be simpler ». On vient d’abattre 400 km vent de face sur le désertique plateau anatolien, bravé la traversée d’Ankara, nous retrouvant parfois sur des autoroutes à 10 %  où l’on a assisté à des accidents parfois meurtriers, mené des razzias de cartons à travers toute la ville pour emballer nos deux vélos, acheminé plus de 100 kilos de bagages jusqu’à ce foutu comptoir … pour qu’au final on nous refuse l’embarquement au motif que « la carte de crédit utilisée pour le règlement des billets n’est pas la même que celle que nous avons aujourd’hui » ???!!! On a beau nous le dire avec sourire, ça a du mal à passer. Appeler la France, mettre en branle toute une chaîne pour que quelqu’un dans une agence du Crédit Agricole mette la main sur mon ancien numéro de carte… avant que l’enregistrement ne soit fermé. Cette personne l’ignore sans doute, mais elle a sauvé notre vol mais aussi le stewart dont on avait bien envie de tailler le règlement en pointe pour lui …

Bref, on a embarqué pour un  bond de 17 000 km qui nous a fait atterrir la tête en bas, en Australie.

Reste que l’on commence a avoir l’habitude des moments de stress a chaque fois que l’on « triche » en prenant un transport autre que nos vélos. Laissez nous vous raconter… On vous l’a promis, voici la Turquie pour le pire et surtout le meilleur.

"La piste n'est sable et poussière que pour celui qui regarde ses pieds"

Samedi noir pour Bison futé

Ce samedi, c’est du costaud. A force d’accepter les invitations quotidiennes des Turcs, on a pris un sérieux retard dans le planning. Du coup, pour être à temps en Cappadoce et y accueillir la famille, on se résigne à prendre les transports. Donc aujourd’hui c’est saut-de-puce-en-bus pour Ankara où nous prendrons un train pour Kayseri, « parce que le train, ça rend le voyage tellement plus poétique », pensions-nous.

On arrive devant le bus. A notre vue, l’aide-chauffeur bondit de son banc, gesticulant comme un pantin, gueulant comme un putois. D’un geste de la main accompagné d’un sifflement, je lui demande de baisser les décibels et de commencer par le traditionnel « Merhaba ». Ca le calme un peu. Il remonte son pantalon trop grand pour lui, m’intime un « ticket » sévère. Je lui tends et lui explique qu’il n’a qu’à appeler la compagnie qui nous a vendu les billets en nous affirmant que les vélos ne seraient pas un problème. « Ok, money » lance-il. Autrement dit, backchich. D’autres pays que nous allons traverser s’en sont déjà fait une spécialité. Hors de question que la Turquie rejoigne ce triste groupe. Je charge moi-même les vélos pendant qu’Emilie lui fait comprendre qu’il n’aura rien. Il cherche du renfort du côté du chauffeur. En vain. Cette fois-ci, on s’en sort bien.

Ankara. Le train maintenant. Voilà deux heures que l’on attend un train en retard que personne n’annonce. Les contrôleurs s’approchent, entament la discussion. Soudain, leur ton change : “ticket !” On sort les notres. “Biciklet tiket !”. Ah non, ils ne vont pas recommencer ! On explique une nouvelle fois qu’au guichet on ne nous a rien demandé pour les vélos et qu’on ne sortira pas une lira de plus. Le train arrive avec 2h de retard. On charge les vélos dans la précipitation quand un des contrôleurs me pousse vers l’extérieur. Je lui tiens tête et l’invite à appeler la police si vraiment nous sommes en tort. Scandale. C’est un militaire parlant anglais qui viendra jouer les médiateurs, nous donnant raison mais ne voulant pas manquer de respect à ce vieux bouc de contrôleur. La situation s’apaise. Le train part. Il sillonnera lentement, très lentement, tout le plateau anatolien la nuit durant. Notre wagon « populaire » est un vrai théâtre dont nous avons donné le premier acte :  engueulades, fous rires… tout se joue devant nous… jusqu’à l’arrivée dans Kayseri endormie. Il est 4h. Nous aurions dû arriver à minuit. Demain c’est promis, on reprend nos vélos.

Ca sera toujours mieux que le train !Ce sera toujours mieux que le train

SaladEtLoukoum !

Il faut dire que la Turquie à bicyclette, c’est avant tout un parcours truffé de bonnes surprises. Pas un jour sans que l’on nous arrête pour nos offrir des fruits, des légumes, un thé ou un toit. Parfois une voiture arrivant face à nous change de trajectoire, fonce droit sur nous et s’arrête à deux centimètres de notre roue avant, manquant de nous faire tomber : « Mais il est c.. ou bien ? ». Une main sort de la fenêtre et vous tend … un melon. Dans la voiture, une tribu de moustaches et de sourires édentés. Les bras vous en tombent. Ebeté, vous en ramassez un pour saisir le melon. Puis la voiture repart.

Les mains dans les pates"Alors tu vois, moi je fais comme ça pour bien laver les petites taches..." Vaisselle d'altitude

Parfois on vous propose un thé, auquel succède une pastèque, auquel succèdent du miel et des biscuits, auxquels succède un plat, du fromage… ça n’en finit jamais… et impossible de refuser. Parfois, on s’arrête simplement demander de l’eau à une famille qui pic-nique dans son jardin. Emilie est conduite dans la maison et quand elle revient une minute après les gourdes pleines, Benjamin est déjà attablé une cuisse de poulet dans les mains. On finit toujours par la séance photos avant de repartir après de longues et fraternelles embrassades, les yeux quelques fois humides.

"C'est le mien"Mehmet, l'oasis

Le directeur de la bibliothèque au coeur en or

La bonne étoile du drapeau turc

Mais pour mériter toutes ces rencontres, il a déjà fallu reprendre la route. Pas facile de quitter la fascinante Istanbul. La perspective de nous extraire de ce monstre urbain ne nous enchantait pas non plus. Après un rodéo dans sa folle circulation, on a embarqué pour l’entrée nord du Bosphore. Premiers coups de pédales pour gravir un mur au sommet duquel Benjamin –qui refuse de pousser son vélo- sera surpris par une belle hypoglycémie. Pour une reprise, ça commence fort. Nousret, rencontré lors de la traversée du Bosphore, nous invite dans le petit restaurant de poissons de son village natal. Modeste, timide, Nousret s’avère être un érudit parlant plus de 5 langues dont un français parfait. On redécouvre l’histoire de la Turquie sous une lumière captivante. Nous aurions aimé passer la soirée en sa compagnie, mais la route nous appelle. Très vite on affronte le relief répute de la côte de la mer Noire. L’air est saturé  d’humidité. On s’épuise. Mais les paysages, les routes désertes et surtout le plaisir de retrouver de la végétation nous donnent de la force. Ca tombe bien parce qu’il va en falloir.

Nousret, l'érudit du Bosphore

Il fait déjà nuit lorsque nous entrons dans Riva. On ne sent pas cette ville où l’alcool semble régner sur une jeunesse venue se défouler en dehors d’Istanbul. Ici, le fric prévaut sur l’hospitalité. On demande au tenancier du bar (un cousin de Nousret) si nous pouvons dormir dans son bistrot après la fermeture. Il refuse et nous indique un terrain vague dans l’obscurité. Ca y sent la pisse et c’est plein d’ordures. « Ok, on cherche autre chose ». On part en quête du chemin côtier qui quitte la ville mais que l’on refuse de nous indiquer pour on ne sait quelle raison. On tourne, on vire, on refuse un camping qui nous propose la nuit au même prix qu’un hôtel… 22h00, fatigués, on interpelle un homme qui semble un peu plus éveillé que les autres. Espoir. Devant la porte d’une bâtisse de vacances, il travaille pour nous auprès du tenancier : « Regarde, ils ont même le drapeau turc accroché à leur vélos. Tu peux bien les laisser planter la tente ». L’autre sourit sous sa petite moustache toute droite. « Tamam, ce sont mes invités ». On plantera la toile au milieu de familles en vacances, pleine de curiosité pour notre grande maison de tissu. On mettra nos dernières étincelles d’énergie à répondre à toutes leurs questions en turc…

La piste ou le cholera ?

AvertissementLe lendemain matin, on comprend pourquoi personne ne voulait nous indiquer ou était le chemin côtier. Voilà déjà 10 km que l’on se déchausse les dents sur ce qui est impraticable, au risque de casser les vélos. 5 km/h en descente, on pousse en montée. L’enfer. Pourtant la cote est belle, semblable a la cote sauvage de Bretagne. « Ouhou, come on and have a tea ». C’est une femme qui s’agite au balcon de sa grande villa isolée. On ne se fait pas prier. « Vous faites quoi sur ce chemin ? Bahhh justement, on se posait la même question ». Dans la maison gigantesque, on apprend que ce chemin côtier, ce n’est pas 20 mais 40 km de cauchemar. « Il y a une solution. Vous pouvez bifurquer à droite et entrer dans les terres, mais vous aller traverser la foret ». On signe. Une belle forêt, déserte. Et pour cause : à l’entrée un panneau indique la présence de l’ennemi : des tiques, des vilaines qui vous transmettent la très exotique fièvre hémorragique. Fatale. On se lance en se jurant de pas mettre un orteil en dehors du chemin. Bonne stratégie : on est encore vivant aujourd’hui.

Nos familles turques

Ibrahim et compagnie

Il y a des soirée comme où tout arrive d’un coup. Alors que l’on demande où planter notre tente, on nous indique un chemin qui longe la clôture. «  Ça ne sera pas le bivouac du siècle mais ça ira bien ». On s’installe quand une voiture s’arrête. A bord, un couple. Je m’avance vers eux, l’homme me stoppe et ouvre son coffre pour en sortir … une cagette de légumes. Il s’appelle Ibrahim et repart aussi sec.

Quelques instants après, une nouvelle voiture arrive. Oups, le propriétaire du terrain.. Je lui explique pourquoi nous sommes là. Son visage s’illumine. Il nous conduit dans son potager où il nous remplit des sacs de concombres, tomates, poivrons… On ne sait plus où les mettre. Et voilà que les voisins arrivent eux aussi avec des fraises, du mais, du pain… Ce soir la place du village, c’est devant notre tente.

Une autre voiture. Revoilà Ibrahim : « on vous invite dans notre maison de famille. Une douche, une table et un lit vous y attendent si vous acceptez ». Douche, lit, table… des mots qui nous ensorcellent. Et nous voilà à plier la tente dans la nuit. On débarque dans une grande maison où deux grands-mères n’arrêteront pas de nous prendre dans leur bras. Leurs filles, Emine la femme d’Ibrahim et sa sœur Kadriye, deux sourires explosifs, nous nourrissent comme leurs enfants. Ici, les femmes s’activent mais sont l’égal de l’homme. Ezgi, 12 ans, est la fille d’Emine et Ibrahim. Son rêve : être danseuse à l’opéra. Dynamique, elle nous guide dans la maison avec sa cousine. On se sent bien dans cette famille qui ressemble à la notre. Je m’offrirai même une cigarette avec la grand-mère le soir au balcon avant de tomber de fatigue.

Les grands-momans

Les copines de montagne

Balcon toujours, mais autre lieu quelques semaines plus tard chez Aziz. Originaire de Turquie où il revient avec sa femme et ses enfants, ce Français nous a invité dans sa grande maison. Il nous raconte la passionnante histoire de son petit village au milieu des volcans éteints de la Cappadoce du sud.

Et puis il y a eu Mehmet, Filiz, Dilara et Efe, famille modèle qui nous a offert un concert familial et un tour de moto de sport sur les hauteurs de Kayseri. On s’était juste arrêté prendre de l’eau devant leur maison, quand le portail automatique de cette riche villa s’est ouvert devant nous. Nous ne sommes repartis que le lendemain matin les sacoches pleines de confitures. De toute façon il ressemblait tellement a mon parrain que ça ne pouvait pas être autrement.

On en oublie plein. Adil et Gulserin… et tous les autres… De quoi écrire un bottin.

Un parrain nommé MehmetPetit dejeuner

Pas de ramadan pour les Kangals

Zziiiiiiiipppp. C’est la fermeture éclair de la tente de nos voisins, Luc et Ingrid, qui s’ouvre. Crinch…, crinch…, crinch… encore allongé dans la notre, on devine Luc faire trois pas dans les buissons épineux, souriant à l’idée d’aller faire son pipi matinal face a un paysage somptueux, bercé par la douce lumière du lever du jour. Instant suspendu, quiétude matinale… jusqu’à ce que…

Wouah woUAHWOUAHWOUAHWOUAH, Rrrr. Un tonnerre d’aboiements fond droit sur nos tentes.

Crinch, crinch crinch… C’est Luc qui courre en sens inverse : «  C’est pas vrai, le fermier d’ à cote a détaché les chiens ! » lance-il en plongeant dans sa tente. Et quels chiens ! Des kangals, ceux qui tiennent tête et repoussent les ours, mettent en pièces les loups. Avec les tunnels non éclairés, ce sont nos pires cauchemars. Des monstres qui sur leurs deux pattes arrières dépassent les hommes. « Les chiens les plus puissants du monde » fanfaronne-t-on ici. On a jamais eu envie de vérifier. Et puis finir en petit déjeuner de ces gardiens de troupeaux en ce premier jour de ramadan, ça ne serait pas très… catholique.

Quoi ! Tu viens pas me caresser ?Déjà cette nuit, Emilie a dû se persuader qu’elle n’avait plus envie de pipi quand ça a grogné juste à coté de notre tente. Plus tard, ce sera à mon tour, criant a Luc et Ingrid « le boîtier, le boîtier » pour qu’ils allument l’appareil a ultra-sons censé arrêter la course du « meilleur ami de l’homme ». Un jour un Turc nous a dit que « devant un kangal qui vous fonce dessus, vous devez vous tenir droit face à lui (sic), ne pas bouger (double sic), et le regarder dans les yeux (on aurait tendance a les fermer pour ne pas voir le carnage). Le molosse sera alors désemparé, s’arrêtera net et aura pour seul réaction …de pisser un coup (tout comme celui qui est en face d’ailleurs !) ».

« Ca ira bien pour les gens que c’est »


Plus on est de fous...Revenons en à Luc et Ingrid. Rencontrés à Cannakale mi juillet. « Where do you come from ? » avec des R si prononces qu’on a pas eu à leur retourner la question. Ce jour là on s’est croisé quelques heures, nous entendant si bien que nous nous étions jurés de nous retrouver un mois plus tard en Cappadoce. Nous roulerons ensemble quelques jours dans des paysages grandioses de canyons où grondent les parois rocheuses s’effondrant dans la nuit. Une belle amitié est née et c’est avec peine que nous les avons quittés à la Kilim Pansion d’Uchisar (où le patron nous offert une nuit dans une suite troglodytique).

On leur souhaite le meilleur et de belles aventures en Iran où ils se rendent. Ni plus ni moins, car « ça ira bien pour les gens que c’est » comme dit Luc.

Et puis on a rechargé les batteries avec la visite de nos familles. Les vélos sont restés au placard le temps que l’on profite des parents de Benjamin, puis d’Edouard, le frère d’Emilie, Caroline, sa chérie et Emie leur fille. C’est fou comme c’est bon ces instants avec les notres. Quelques jours passés si vite dans l’univers particulier qu’est la Cappadoce. Un rêve éveillé.

Notre arrivée en CappadoceCappadoceEn familleEn famille" Si les filles voyaient ça "En famille

Sibel rencontre

Il faut que l’on vous parle de Sibel… parce qu’elle le vaut bien. Statistiquement, c’est un miracle de l’avoir rencontre : Sibel est une des 30 femmes pilotes de lignes que compte tout le pays.

Meme les panneaux le disentCa faisait une éternité que l’on roulait tête baissée sur cette route qui traverse les venteux et immenses espaces de l’Anatolie, cette route où l’on a cru devenir fou a cause d’un étrange phénomène : pendant des jours, sur des centaines de kilomètres, il y avait tous les mètres un grain de maïs sur le bord de la chaussée. A la fin on ne voyait plus que ça. Et chaque matin en remontant sur sa selle Emilie lançait : « Bon, je reprends ou j’ai arrêté hier soir : Trois million cinq cent cinquante mille deux cent quatre vingt un, trois million cinq cent…. ». Quant à moi je me demandais comment le camion qui transportait le maïs n’avait pas fini sa course vide. Un grain dans la mécanique, et c’est la raison qui fout le camp.

Alors, quand sur le bord de la route, en plein nul part, Sibel est apparue, petite robe d’été, immenses lunettes de soleil, on a vraiment cru qu’on avait perdu tête: « Wouahh ! Je vous attendais. D’où venez vous ? ». Son anglais est excellent. Elle nous dit qu’elle est pilote d’avion. Je regarde Emilie : « C’est pas possible, c’est un sketch ». Epuisés, abrutis par les bruits de moteur des poids lourds qui emportent la moitie de ses phrases, on acquiesce sans tout comprendre. « Appelez-moi quand vous arriverez à Ankara. Je vais vous y trouver un hôtel ». Et elle repart dans sa voiture, nous laissant à notre route infernale pour cette fin de voyage en Turquie.

Sans eux, on croit pédaler sans avancerCul de sacVent de faceLine

Deux jours plus tard, lorsque l’on contacte Sibel après une nuit passée sur un terrain municipal non loin de l’aéroport, elle nous indique un nom d’hôtel ou elle nous a réservé une chambre. On se rend compte alors qu’il s’agit du 5 étoiles qui se dresse juste en face du terrain vague où nous venons de nous réveiller. On plie la tente, on traverse la route, et on entre avec nos têtes hirsutes dans cette explosion de faste et de velour. On craint le pire mais tout de suite nous nous rendons compte que Sibel nous y a négocié un tarif imbattable. Hammam, piscine, sauna et tout le tralala au prix d’un une étoile. «  Mademoiselle Sibel passera vous prendre pour dîner », nous prévient-on à la réception. Avec son ami Harun, magnat de l’immobilier en Turquie, ils nous emmènent dans un restaurant huppé qui domine la ville. On comprend alors que ces personnes qui ne manquent de rien recherchent avant tout sincérité et amitié et restent ouverts sur le monde.

Sibel et HarunC'est un cycliste de l'equipe national qui nous a ouvert la route a Ankara

Divine montagne

Il y a plus dur comme reveilL’avion décolle du sol turc, s’élève rapidement au-dessus des montagnes. En les voyant défiler de plus en plus petites, on repense à tous ces kilomètres parcourus dans ces vastes étendues. La Turquie est si grande et riche que l’on en a découvert qu’une petite partie. Les paysages où l’on a installé notre toile de tente nous reviennent. Parmi ceux-ci, celui accroché aux flancs d’Erciyes, la montagne vénérée des Hittites qui culmine à 3917 m et sur laquelle s’étirent de belles langues de neiges éternelles. On salivait rien qu’à la voir depuis Kayseri, quand nous luttions dans un air chauffé à 48 degrés. On a pris nos vélos pour monter au plus près de ce maître de roches et d’éther. 2300 mètres, un lac d’altitude et des espaces vierges pour planter notre toile à côté d’une source glacée. Bienvenu dans un autre univers où le temps ne se compte plus en heures mais en saisons, où l’on ne parle plus de jour et de nuit mais de tempêtes et d’accalmies. Nous verrons un berger au loin, des rongeurs dressés en cercle sur leurs pattes arrières pour mieux nous observer, et un jeune kangal qui voudra jouer : voilà pour les visites. Paysage somptueux qui récompense les longues et dures ascensions. Chaque minute offre son tableau avec sa lumière différente. Les nuages noirs arriveront en même temps que la nuit et nous aurons juste le temps de nous coucher avant que la tempête ne se déchaîne. Quand le calme sera revenu le lendemain matin, les bergers nous inviteront pour le petit déjeuner. On aurait voulu ne jamais redescendre sur le plateau balayé par un vent brûlant de face qui nous desséchait.

Reste que la beauté de ces paysages et l’hospitalité de leurs habitants nous ont persuadé d’une chose : notre route repassera par la Turquie.


Ce sont les poteaux ou les montagnes qui nous suivent ?Ercyies depuis le col

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