Des nomades chez les Roms

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Ca commencait à craindre sérieusement. 3h00 du matin et le ballet incessant des tracteurs pulvérisant leurs pesticides se poursuivait, se rapprochant inexorablement. Pourtant, lorsque l’on a installé notre tente dans ce vaste verger à la tombée de la nuit, nous pensions avoir trouvé le bivouac de rêve, content de pouvoir partager une belle nuit sous les étoiles avec le tonton Richard, tout juste débarqué pour une semaine de vélo avec nous.

Bienvenue au tonton Richard

Lorsque l’on va à la rencontre du tracteur hors d’âge, en pleine nuit, au milieu de nul part, on sait bien que le paysan qui le conduit, bercé par ses pensées et ses vapeurs de rakia (la liqueur locale), isolé ces interminables et obscures allées, va croire que 3 extras-terrestres sont tombés dans son champs. Mqis ce que l’on ignore c’est comment réagi un homme face à trois extras-terrestres ?
Quelques instants plus tard, nous voilà tous rassurés : lui, de savoir qu’il pourrait bien continuer à boire du rakia ; nous, de nous recoucher avec l’espoir de quelques heures de sommeil. Avec l’espoir seulement… car ce que nous ignorions encore en cette première nuit roumaine, c’est que le décalage horaire allait encore nous raccourcir cette nuit déjà bien blanche. Pendant le petit déjeuner, les yeux tout frippés et entre deux quintes de toux, Richard lance : “Avec tout ce qu’on a ramassé en pesticides cette nuit, on est pas prêt de voir un moustique s’approcher de nous”.

Avec la venue du tonton Richard, c’est un peu comme si nous nous étions fait livrer le package “aventures garanties”. Difficile de faire mieux : avant même d’être arrivé, il crée déjà la surprise en ratant son avion qui pourtant avait du retard. Le lendemain, premier coup de pédale et voilà qu’il faut démonter le moyeu de son vieux velo éprouvé. Vous pensez prendre un raccourci pour rattrapper le temps perdu ? Vous finissez enlisés dans un cul de sac. En 2km, il vous crève sa chambre à air sur le premier et vous explose son pneu sur le deuxième. Ca nous vaudra un petit tour en camionette. Mais ce qui fait la différence, c’est qu’il sait mieux que personne prendre tout ca avec humour.

PanneDes paquerettes pleins la tête

Devant nous une étape de 100km. La montre indique 7h00, le cerveau 2h de sommeil et le thermomètre 35 degrés. Cap sur Timisoara, berceau du mouvement qui renversa Ceauşescu. Ce coin de la Roumanie semble être passé sous un rouleau à patisserie. Le champs de vision porte à des kilomètres au point que la silouhette d’un abre ou d’un clocher vous accompagne pendant longtemps, se reflétant dans cet horizon liquéfié par la fournaise. Ici l’ombre est rare, et quand il y en a, elle est un passage obligé, une pause salvatrice. Rien de surprenant donc d’y trouver la police attendant qu’échouent devant elle les voyageurs abrutis de chaleur. “Mulţumesc” l’agent nous rend nos passeports fier d’avoir pu mener un semblant d’interrogatoire dans la langue de Molière avec ces Français qu’il pense un peu fous. Un vieux biplans nous survole en rase motte, nous ballancant une nouvelle dose de pesticides.

Cap sur Timisoara

Sur la route, nous échangeons de longs saluts avec ces hommes et ces femmes assis sur leurs charettes surmontées de tas de foin. Seul le rythme des sabots sur la piste tient tête au silence de ces journées chauffées à blanc. Bienvenue dans le monde des braves. Celui où tout se fait à la force du muscle. Des hommes avares en parole. Pouquoi parler ? Leurs chevaux n’ont depuis longtemps plus besoin d’ordre pour accomplir les même tâches,  l’homme n’a d’énergie que pour ce qui est vital : les travaux des champs qui assureront sa subsistance et celle de son seul allié quadripède. Tout au plus doit-il prononcer deux ou trois courtes phrases dans la journée, lorsqu’il traversse le village.

Coucou

C’est en roulant aux côtés de ces hommes que l’on mesure combien l’énergie est précieuse et noble. Elle est une équation, un équilibre précaire. De quoi s’inquiéter lorsque l’on songe à la d’ébauche d’énergie dans laquelle nous vivons. Nos sociétés ont peut-être perdu la valeur de celle-ci. Dans les villages aus rues de terre battues, nous retrouvons cette ambiance latine que nous avions perdue en Hongrie.  Entre les sourires au dents en or surmontés de lunettes rafistolées au scotch, nous nous sentons bien. Dans chaque village, on vient nous parler en français lorsque nous nous attablons à un café.

Compagnons de routes

C’est à Cheveresu Mare que nous mesurons le sens de l’accueil des roumains. Dans ce village, nombre de voitures devant de grandes maisons en construction sont immatriculées en France. L’une d’elle est celle de Dino, Roumain émmigré en France. Son frère nous recoit avec sa femme et ses deux jeunes enfants qui très vite nous prennent par la main. Le frère de Dino travaille lui aussi en France près de 10 mois par an. ” C’est le seul moyen pour espérer construire quelque chose. Ici, on voit l’autre facette de la vie de ces immigrés que les politiques décrient et accusent de tous les maux. Le frère de Dino a deux beaux enfants affectueux dont tous pères aimeraient profiter. Sa femme, douce et discrète, travaille pour l’administration. Il fait beau, les gens ont le sourire. Mais le frère de Dino veut offrir à sa petite famille une belle maison qu’il construit de ses mains. Et pour cela, il est prêt à s’éloigner de ceux qu’il aime pour s’entasser dans une triste banlieue parisienne où il ferq les travaux les plus pénibles sans connaitre un seul mot de français. L’argent qu’il y gagnera en travaillant sans compter fera le bonheur de ses deux petites têtes blondes. Il y laissera de belles années et peut-être sa santé.  Depuis la France, beaucoup diraient de ces Roumains qu’ils ” viennent profiter”. D’ici on dit qu’ils vont se sacrifier. Nous serons reçus comme des rois par cette famille. Les grands-parents, qui tiennent un centre de vacances, nous installent dans une de ces petites chambres d’enfants aux lits superposés. De quoi récupérer de la nuit blanche, des 100 km du jour et du rakia qui a coulé dans nos verres.

Famille roumaine

Nous sommes liquides comme le Danube qui lentement se fraye un chemin dans les premières marches des Carpates. Le mercure indique 46 degrés. La fraîcheur vient du tonton et de ses pitreries. Même les deux ouvriers patibulaires, accablés de chaleur ne pourront se retenir de rire en le voyant faire le clown sur le bord du fleuve. A chaque robinet, nous nous prenons une douche tout habillés. Fournaise. “Moi, je m’prendrais une glace… Ou plutot deux… Une par le haut … et une par le bas !” Eclats de rires pour quelques kilomètres.

Roulotte

Berzasca. Village de terre battue. L’épicière a les jambes sacrément poilues, mais sa bière est fraIche. Dans ce petit village, on croirait presque qu’ils s’y sont tous pour défoncer les rues. Attablé avec nous sur ce banc qui grince, un vieillard dont le cancer a emporté la voix, nous souffle ce qu’il veut dire. Le ferrailleur enfourche son vélo sur lequel il a installé une sirène de police et des froues froues sur les rayons. Une fois du liquide remis dans le moteur, on part comme en chaque fin d’après-midi à la chasse. Objet de notre convoitise, le bivouac idéal : calme, beau et avec de l’eau. Au bord de la petite rivière, aux portes du village, une femme tellement grosse qu’elle semble dispropotionnée par rapport à sa petite maison. Fichu sur la tête, peau tanée et regard clair, dents en or (pour celles qui restent) sous un sourire d’ogresse, jupe remontée jusque sous les seins, elle nous plante le décor d’un film d’Emir Kusturica où l’on souhaite planter la tente. Ca miaule partout autour. Chat noir, chat blanc. Quelques instants plus tard, c’est Mihaï qui nous rejoint, faucille à la main pour nous couper un petit carré d’herbe où  planter les tentes. Ce garde frontière à la retraite aime le rakia, mais n’aime pas le boire seul. Et comme Emilie ne boit pas, ce sont Benjamin et Richard qui trinquent. Dans l’élan, il revient avec son accordéon et les voisins.

Ambiance roumaine

Entre deux morceaux, Mihaï grogne des obcénités contre ce gouvernement qui va réduire de 12% sa pension déjà bien maigre. Son voisin, également fonctionnaire, va quant à lui voir son salaire amputé de 15%. La crise économique ébranle le monde entier qui paye aujourd’hui  la bêtise de quelques irresponsables. Flavius, 10 ans, regarde nos vélos rêveur. Nous espérons que ses rêves le porteront lui aussi sur les routes de la liberté. Quoi de plus beaux au pays des Roms. Quant à nous, la route s’ouvre devant nous. De l’autre côté du Danube, c’est la Serbie qui nous attend… avec des surprises dont  nous ne nous serions jamais doutés.

Frontière

Détours balkaniques

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En attendant le récit de ces derniers jours, quelques images de la Roumanie et de la Serbie dans notre Galerie d’images en compagnie de deux compagnons de route : la chaleur écrasante qui devrait nous suivre et le tonton Richard venu pédaler quelques jours trop vite passés avec nous.

Morne plaine…

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Le gros husky ne veut que des caresses. Son maître, un costaud aux bras tatoués, nous fait comprendre à force de grands gestes que son immemse jardin, impeccablement tondu, est à nous. La tente à côté d’un saule pleureur, dans la quiétude des champs qui habillent ces vastes plaines, voilà pour notre première nuit hongroise. Nous l’ignorions alors, mais ce furent là nos dernières heures de repos avant un long cauchemar…

Vent de face en Hongrie

9h00, lundi matin. La pluie passe à la pointeuse pour entamer sa journée de travail. Elle fera tomber ses trombes, nous ferons tomber nos kilomètres. Le midi, c’est pour se consoler, se réchauffer et surtout pour faire sécher chaussettes et chaussures que nous nous attablons dans un petit restaurant. Il faut dire que sur les routes hongroises, la pluie vous mouille toujours deux fois : une première fois en vous tombant dessus ; une seconde fois en vous arrivant en pleine trogne, projetée par ces voitures qui suivent bêtement les ornières, une autre spécialité locale. “Désormais, c’est tout vu, à la prochaine averse on laisse tomber le style et on met les sacs plastics aux pieds”. Une leçon qui sera mise en pratique bien trop tôt. 14h00. C’est maintenant le vent qui entame son travail de sape. On va vers le Nord-Est, il choisit le Sud-Ouest. Alors forcément… Mètres après mètres, il nous use, lentement, nous assourdit, nous saoûle. On faiblit, il forçit. Quand, il vous fait la faveur d’être latéral, vous voilà à gîter comme un voilier. Nous nous échouerons d’ailleurs sur les berges du lac Balaton. La tempête durera trois jours, déracinant de gros arbres.

A première vue, la Hongrie ressemble beaucoup à certaines campagnes françaises. Paysages de collines partagées entre les cultures céréalières et les étendues forestières. Bien sûr la langue est là pour nous rappeler que nous sommes dans un univers bien particulier, une langue qui ne ressemble à aucune autre sauf au finois disent les experts. Une exception linguistique, une case grise sur l’échiquier européen. Sur la route, hormi les ornières, ce qui nous a montré que nous pénétrions un pays plus pauvre que les précédents, ce sont … ses cyclistes ! Ici plus de vélos de courses au cadre carbone ou de bicyclette loisir ; les montures hors d’age portent des grands-pères et des grands-mères aussi rouillées qu’elles, pédalant lentement, comme pour faire tourner l’horloge qui semble s’être figée dans ces campagnes. Est-ce le poids de l’Histoire qui ferme les visages et les rend inexpressifs ? Nos sourires, nos saluts trouvent rarement d’écho. Lorsque l’on cherche à demander notre chemin, certains ne daignent même pas s’arrêter. Ajouter à celà de pluvieuses journées et vous avez la morne plaine.

Bref, nos jambes pédalent en Hongrie, mais nos pensées sont encore en Slovénie. Nos derniers souvenirs de ce pays, ce sont ces instants passés avec Darko, Simona et Ana dans les magnifiques montagnes surplombant Dravograd. Ceux avec Rado et Fajci qui nous ont fait faire tour de chevaux et tournées de vin.

Le fleuve Drava nous indique la route vers le Danube Au fond de la vallée, la Drava nous montre la route du Danube et des grandes plaines de Pannonie

Etonnante expérience que de se retrouver avec Rado, ancien sénateur slovène, combattant de l’indépendance en 1991, construisant aujourd’hui sa maison de ses propres mains, produisant son jambon et son cidre qu’il offre par litres à qui partagera un peu de temps avec lui et grand amateur de photos de pin-up. Et que dire de Fajci, qui, si vous posez votre verre encore aux 3/4 plein, vous le vide d’une gorgée pour mieux le remplir à ras bord. “  Nazdrovje !”

Fajci aime le cidre, certes, mais il adore les livres. Depuis sa jeunesse, il s'est mis à collectionner tous les livres dont les gens voilait se débarasser. Avec son short troué, son agitation maladive, Fajci n'a a priori rien de l'intellectuel. Mais sa simplicité lui a permis de glaner 18 000 ouvrages qu'il a "presque tous lus". Capable de vous sortir entre deux énième bières le nom de Guy Drut, vainqueur du 110 m haies aux JO de 1972, comme cela, pour parler de la France. Sans doute un peu fou Facji, mais un de ces fous qui a su réaliser son rêve  : avoir eu pour lui tout seul une petite salle du chateau de Dravograd oú il peut y entreposer tous ces livres. Et si vous voulez allumer dans ses yeux cette flamme passionnée, envoyez lui un de vos livres dont vous voulez vous séparer. Vous ferez un homme heureux (demandez nous son adresse).

Fajci adore le cidre et les livres. Agité, avec son short troué, Fajci n'a rien de l'intellectuel. Mais depuis sa jeunesse, il collectionne les livres dont les gens se débarassent. Au total, 18 000 livres qu'il a "presque tous lus" et qu'il a pu aujourd'hui ranger dans "sa bibliothèque" : une petite salle du chateau de Dravograd qu'on lui a attribué. Voila son rêve aujourd'hui réalisé. Sans doute un peu fou, Facji est capable de vous sortir entre deux bières le nom de Guy Drut, vainqueur du 110m haies aux JO de 1972, comme cela, juste pour parler de la France. Envoyez lui un livre, vous ferez un homme heureux (demandez nous son adresse).

Difficile pour notre esprit de quitter ces montagnes du Koroskem, berceau historique de la Slovénie.  Mais voilà que l’on sonne à la porte de l’appartement de Zita, 9 étages soviétiques au dessus du sol. C’est Lazlo qui vient nous chercher pour nous faire visiter Budapest. Il est bien décidé à nous faire apprécier son pays. Alors allons saluer le Danube. A bientôt…

Budapest

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